16.02.2009

Tombeau pour Jonathan

images.jpeg Je connais Pierre Béguin depuis trente ans. Nous avons usé nos jeans sur les mêmes bancs de l'Université. Ensuite, on s'est perdus de vue. Pierre a beaucoup bourlingué, surtout en Amérique du Sud. Il a publié trois romans (L'Ombre du narcisse, Joselito Carnaval et Terre de personne*). Comme moi, il a deux filles. Nous aurions pu nous rencontrer, en 2002, à la maternité de Genève, dans des circonstances dramatiques. Le 12 avril, j'ai perdu mon fils, O., et, le 28 septembre, Pierre a perdu le sien, Jonathan. Sur cette expérience douloureuse, Pierre Béguin a écrit un livre sobre et vrai, pudique, profond : en un mot admirable, Jonathan 2002**. Basé sans doute sur un journal intime tenu pendant les événements, ce livre est construit comme une tragédie grecque, en sept parties, qui chacune permettent au lecteur de pénétrer plus avant dans le drame qui se joue.

Tout commence par des présages dont l'auteur ne parvient pas tout de suite à deviner le sens : un couple de rouge-queues, qui avait construit son nid dans un recoin de la maison, est retrouvé sans vie, un beau matin, couvant des œufs morts-nés. Cette image hantera longtemps le narrateur et sa femme, L.. Comme l'oiseau de mauvais augure, elle annonce le drame qui va commencer. L'accouchement est difficile, l'enfant naît prématurément. Il est aussitôt mis en couveuse et intubé, car ses poumons ne sont pas encore aptes à respirer normalement. C'est là, dans la couveuse, que son père le découvre et se met à pleurer « pour la première fois depuis l'enfance. » Commence alors un véritable chemin de croix. Les parents sont suspendus aux paroles des médecins, évidemment contradictoires. Ils vivent au rythme des alertes de l'enfant qui cesse souvent de respirer. Dans cette épreuve, heureusement, le couple fait front commun. Et Pierre avoue que, sans sa femme, qui « le tirait du côté de la matière, il se serait sans doute réfugié, une fois de plus, dans l'évanescence, avec ses fantômes et ce désir irrépressible de n'être qu'un pur esprit que la douleur n'atteint pas ». Mais le drame progresse, inéluctablement, vers l'issue fatale. Les parents sont confrontés à l'impuissance, aux questions obsédantes. Au matin du 3 octobre, Jonathan meurt. « L. leva soudainement les yeux vers moi comme pour s'excuser. (…) Tout dans ce visage exprimait, avec une intensité inouïe, une incompréhension radicale, absolue, révoltée face à cet odieux coup du sort. » Comment trouver un sens à une mort aussi injuste  « Comment peut-on, et surtout qui peut-on renaître à la perte d'un enfant ? » demandait André Breton. Les exemples, dans le monde littéraire, ne manquent pas : le poète Mallarmé à perdu son fils Anatole ; le père Hugo a pleuré la mort de son fils Léopold, puis de sa fille Léopoldine ; plus près de nous, la critique et écrivaine Laure Adler a raconté son drame dans un très beau livre, À ce soir *** ; Philippe Forest a raconté, dans L'Enfant éternel****, la mort de son fils. Les précédents sont nombreux, illustres, tragiques, mais ils ne consolent pas. L'auteur (le père, l'époux) en veut surtout aux médecins qui, malgré leur technologie de pointe, et la prétention dont elle s'entoure, se sont révélés particulièrement inefficients. Mais le réel, une fois encore, le rappelle vite à l'ordre. Ployant sous le poids de l'angoisse et de la culpabilité, L. s'effondre nerveusement. « Elle évoluait maintenant dans un autre monde, avec sa logique propre et son propre système référentiel. Je compris tout à coup que, après mon fils, je venais de perdre ma femme. Je reçus cette brusque révélation comme une volée de coups sur la tête et dans l'estomac. » Internée, L. est malgré tout, sur l'insistance désespérée de son mari, autorisée à assister à la cérémonie d'enterrement. Il faut « donner du sens à cette existence dont la brièveté confinait à l'absurde, l'inscrire dans une durée que la nature lui avait scandaleusement refusée. » Ce rite de passage permet au couple d'avancer sur le chemin du deuil, sinon de la guérison.

Quelques mois plus tard, relisant le manuscrit d'un roman commencé six ans auparavant, Terre de personne, Pierre Béguin découvre, avec une évidence terrifiante, transposés dans une fiction aux antipodes de ce qu'il a vécu, « des épisodes, des scènes, des images qui le renvoient à un passé tout proche comme si le cours du temps s'était inversé. » C'est que l'écrivain, revisitant son passé, préfigure  l'avenir. « C'est peut-être cela aussi, l'écriture, note Béguin,  le langage muet des choses à venir. »

L'épilogue du récit est heureux. Les rouge-queues sont de retour, comme par miracle., dans la maison familiale. Le 10 décembre 2004 naît Ophélie. Une autre histoire commence. Le livre se termine sur ces lignes magnifiques de Ramuz : « Mais moi, te prenant alors sur mes genoux, je te raconterai cette autre mort d'avant et tu seras consolée. Je te dirai : c'est à caude que tout doit finir que tout est si beau. C'est à cause que tout doit avoir une fin que tout commence. » Tâche seulement d'être toujours émerveillée. »

* Pierre Béguin, L'Ombre de narcisse, roman, L'Âge d'Homme, 1994.

Joselito Carnaval, roman, L'Aire, 2000.

Terre de personne, roman, l'Aire, 2004.

** Pierre Béguin, Jonathan 2002, récit, l'Aire, 2007.

*** Laure Adler, À ce soir, Folio.

**** Philippe Forest, L'Enfant éternel, Folio.

09.02.2009

Immortelle Sarah

On ne présente plus Michèle Auer, qui travailla longtemps dans l'édition parisienne avant de venir s'installer, avec son mari Micha, du côté de Genève : quiconque s'intéresse, de près ou de loin, à la photographie, en Suisse comme en Europe, a rencontré cette femme de caractère qui collectionne les images et les appareils de photo, les beaux livres et les œufs de toute sorte.

images-3.jpegC'est grâce à elle qu'on a pu découvrir (ou redécouvrir) les images de la photographe lausannoise Germaine Martin, par exemple, les planches de Jean-Gabriel Eynard, les chambres d'hôtel magnifiques de Jean-Jacques Dicker, la montagne bleue de Jacques Pugin, les photos érotiques de Pierre Keller, pour n'en citer que quelques-uns. C'est à elle que l'on doit aujourd'hui un recueil de photos — la plupart inédites — de la grande Sarah Bernhardt (1844-1923), première star du théâtre aux prises avec la photographie, dont elle signe les notes biographiques, et rassemble les documents d'époque (articles, témoignages, comptes-rendus critiques). Suivant au fil des ans la vie mouvementée de Sarah Bernhardt, l'on apprend combien le destin de la grande comédienne est lié à l'invention de la photographie : non seulement Sarah est née presque en même temps que la photo, mais encore elle a su la première utiliser l'image en général, et son image en particulier. Ainsi n'est-ce sans doute pas un hasard si elle adopta la même devise que l'illustre Nadar : Quand même ! Que l'on retrouve dans ses lettres d'amour, de colère ou d'insultes.
Idolâtrée pour ses rôles, d'une intelligence hors normes, Sarah Bernhardt a su utiliser son image pour construire, année après année, son mythe ou sa statue. Dotée d'une grande beauté, mais aussi d'une soif immense d'indépendance et d'aventure, elle a su mettre en scène sa vie grâce à la photographie. Michèle Auer nous restitue cette mise en scène (la première dans l'histoire du théâtre) avec intelligence et sensibilité.
images-4.jpegEn même temps que cet hommage à Sarah Bernhardt paraît, dans la collection Photoarchives, un ouvrage que tout amateur de photographie et d'histoire devrait acquérir séance tenante. Il s'agit d'un des premiers textes critiques consacré à la photographie et son auteur n'est pas n'importe qui, puisqu'il s'agit du genevois Rodolphe Töpffer**.
Ce texte, à peu près inconnu du public, est pourtant un chef-d'œuvre, autant qu'une curiosité. Il traite, en précurseur, de l'art photographique, et plus précisément de la question de l'imitation, de l'esthétique et de la ressemblance en photographie. Ecrit en réaction à la publication d'un ouvrage paru en 1941 à Paris, Excursions daguerriennes. Vues et monuments les plus remarquables du globe (reprise dans le volume d'Ides et Calendes) le texte de Töpffer, écrit trois ans après la découverte de Daguerre, extrêmement clair et réfléchi, intitulé fort explicitement De la plaque Daguerre : le corps moins l'âme, nous introduit directement aux problématiques les plus contemporaines sur l'image et sa reproduction.
Abondamment illustré, entre autres par des gravures grinçantes de Daumier, le texte de Töpffer est lui-même suivi par un texte de Constant Puyo, qui le commente et prolonge ses questions. “ La photographie ne peut être un art que si elle est en mesure de créer un beau indépendant de la beauté du sujet. (…) Il semble bien, d'ailleurs, qu'on le comprenne. Ne voyons-nous point déjà des photographes d'avant-garde s'attaquer à des pans de murs et à des tuyaux de cheminée ? ” Ecrites en 1907, ces lignes de Puyo n'ont pas pris une ride. C'est pourquoi il faut les relire aujourd'hui.
* Sarah Bernhardt, par Michèle Auer, collection Photogalerie, Ides et Calendes, Neuchâtel et Paris., 2000.
**De l'Art et du Daguerréotype, par Rodolphe Töpffer et Constant Puyo, Photoarchives, Ides et Calendes, Neuchâtel et Paris, 2000.

04.02.2009

Le roman de l'errance

images-1.jpegIl y a des livres de circonstance et des romans qu'on porte en soi depuis toujours, comme une hantise ou un rêve irréalisable. Et si l'ailleurs était nulle part*, roman envoûtant de Bernadette Richard, est de ceux-là, et cela se remarque dès la première ligne. Un ton particulier. Un récit qui s'engage très vite (et très bien) sur des rails implacables. Un univers, enfin, qui prend forme sous nos yeux avec ses personnages farouches et tourmentés, tous en quête d'un ailleurs introuvable.
Journaliste et chroniqueuse pour les arts plastiques (on lui doit, entre autres, un splendide hommage au peintre genevois Luc Marelli**), auteur aussi de nombreux textes de fiction (romans, nouvelles, pièces de théâtre), Bernadette Richard a beaucoup bourlingué. Elle a vécu longtemps à Paris, avant de revenir en Suisse. Aujourd'hui, elle partage sa vie entre la Suisse (où elle est journaliste) et l'étranger (où elle écrit ses textes de fiction).
Le temps, voilà peut-être la matière principale de Et si l'ailleurs était nulle part. Non seulement parce que l'auteur a pris son temps pour l'écrire (plus de 16 années de travail), le reprenant sans cesse et le laissant mûrir, en ciselant chaque phrase méticuleusement, comme on sculpte une statue, jour après jour, pour lui donner sa forme définitive. Mais aussi parce que le temps est la matière mystérieuse de la vie de Zichka, le personnage central du livre, sans cesse hanté, appelé, convoqué par un ailleurs qui l'oblige à quitter ceux qu'il aime pour se laisser entraîner sur les routes du monde.
C'est ainsi que débute le livre : abandonnant son village dans les montagnes, ainsi que son enfant et sa mère de celui-ci, Zichka, appelé aussi le Rebelle (à cause des questions qu'il pose sans arrêt), se lance un jour à l'aventure. Pour suivre son chemin, que lui seul peut tracer, il devra affronter mille épreuves et mille tourments.
Première étape de ce voyage initiatique : le désert où Zichka, “ où les femmes vivent libres et sans voile ”, où la joie règne en maîtresse. À travers les rencontres et l'expérience, aussi, de la solitude, il réalisera avec tristesse que “ partout où il passe, il n'est qu'un étranger. ” C'est là, pourtant, que Zichka apprendra les rudiments du métier d'artiste qui lui permettront de tailler la pierre, et de tirer de la matière inerte des formes magnifiques.
Quittant tout à nouveau, Zichka s'embarque pour la cité de fer et de verre (qui ressemble fort à l'Amérique). C'est là, dans cette jungle “organisée, chaotique, majestueuse”, qu'il engage de nouveaux combats, politiques et sociaux. Il participe aux mouvements de contestation et se lie d'amitié avec un philosophe qui prépare la révolution. Mais dans le désert de cette ville, comme dirait Baudelaire, le temps s'étiole et le Rebelle a l'impression de tourner en rond. Riche de ses nouvelles expériences, il ressent à nouveau le besoin de partir.

Le retour qu'il amorce et qui va le mener “ chez lui ” n'est pas facile. Il comporte des doutes et des questions, des détours, aussi, qui le conduisent au bord de la folie. Et quand il reverra enfin les gens de son village, personne, ou presque, ne le reconnaîtra. Le voyage qu'il a accompli pour se construire — cette quête lente et difficile de soi-même — l'aura rendu comme étranger aux yeux des autres. C'est le prix à payer pour conquérir cet ailleurs que chacun porte en soi, mais obscur et souvent renié.

Ajoutons que Bernadette Richard vient de consacrer un très beau livre à sa passion jalouse et de toujours : les chats, qu'elle  traite d'une plume à la fois critique et amoureuse. Un livre finement illustré par les dessins de Pierre Estoppey.


* Bernadette Richard, Et si l'ailleurs était nulle part, L'Âge d'Homme, 2000.
** Bernadette Richard, Luc Marelli ou le regard qui dénude, Kunstmuseum, Olten.

***  Bernadette Richard, Coups de griffe, Illustrations de Pierre Estoppey, Presse du Belvédère, 2008.